Jazz à Montréal

Envie de jazz, de conversations feutrées, de digressions, de diversion… Juste balancer sa tête au rythme des accélérations, faire silence, écouter, recueilli, exalté… J’aime le jazz live. Le seul d’ailleurs. Le jazz enregistré, ce n’est plus vraiment du jazz. Le jazz qui vous balade, les pauses entre les sets, les musiciens qui boivent une bière ou demandent si la cuisine est encore ouverte…

Le jazz, je n’y connais pas grand chose mais il y a une familiarité. Celle de la musique qu’écoutait mon père quand j’étais petite et aussi, surtout, la familiarité propre à cette musique dont on ne se sent jamais ni exclu, ni étranger.

Le jazz est parfois virtuose, jamais impressionnant. Il s’invite à votre table, comme ce musicien aussi simple que son jeu est brillant. Léger, volatile, on pense à Woody Allen ; morceau suivant, ce sont les sonorités manouches qui roulent dans l’oreille. Dans les replis de la banquette en cuir, on s’abandonne à la musique autant qu’à sa rêverie.

Un peu d’Europe et d’Amérique emmêlé, quand la neige a nappé la ville et que le froid nous mord les mollets, rien de plus réconfortant qu’une soirée jazz au coude à coude. À Upstairs précisément.

 

Photo © happyinmontreal 

Liberté chérie…

Cet article-là a fait l’objet d’une première mouture. Je n’ai pas compté les mots, mais il y en avait trop ! Comme il y avait trop de colère dans les débats qui ont entouré l’annulation du spectacle Slav et compromis la production de Ô Kanata au début de l’été à Montréal.

Pour ceux qui liront cet article sans être au courant des deux affaires, Slav est un spectacle de Robert Lepage créé en juin à Montréal et dont les représentations ont été interrompues au prétexte qu’il s’agissait d’ « appropriation culturelle » – des chants d’esclave chantés par Betty Bonifassi, une blanche. Dans la foulée, la production de Ô Kanata, spectacle racontant l’histoire de la confrontation entre blancs et amérindiens pour lequel Robert Lepage collaborait avec Ariane Mnouchkine a également été interrompue. Il n’y avait pas d’amérindiens au casting – tout simplement parce qu’il n’y en pas parmi les comédiens de la troupe pourtant extrêmement métissée du Théâtre du Soleil – et certains autochtones ont déploré que le récit soit déployé, encore une fois, par des blancs.

Je ne vais pas retracer l’historique des débats. On retiendra simplement une manière très américaine de faire prévaloir la parole ou les revendications des communautés sur une prétention à l’universel qui permettrait à tout comédien, à tout chanteur de s’emparer d’un texte, d’une mélodie, d’une histoire.

Problème de timing quand en parallèle de la production de Ô Kanata, une enquête est en cours sur les disparitions des femmes autochtones. L’actualité est trop douloureuse et l’histoire n’appartient pas encore au passé ; elle ne saurait faire l’objet d’un spectacle.

Et pourtant…

Peut-on réserver voire confisquer une parole ? Peut-on au nom d’une communauté s’exprimer d’une seule voix ? Quand l’histoire tombe-t-elle dans le pot commun ou le « domaine public » ? Doit-on demander « réparation » ?

Ou peut-on faire un pas de côté, un pas de danse, emprunter un masque, tresser les langues, être d’ici et d’ailleurs, de partout à la fois ?

A propos du communautarisme et de la liberté

Dans les débats du mois de juillet, le « nous » communautaire a laissé peu de place au « je » d’une trajectoire particulière, qu’on pourrait aussi lire « jeu » dans le sens d’un léger espace pour se mouvoir, pour être libre.

Dans mon éducation française, la liberté, c’est un petit « je » qui prétend à l’universel et dans lequel résonne la loi morale de Kant dans Les Fondements de la métaphysique des moeurs : « agis de telle sorte que tu puisses toujours aussi vouloir que la maxime de ton action devienne une loi universelle ». Alors le désistement d’un producteur, une direction de théâtre qui interrompt des représentations, j’ai trouvé ça – en première approche – aberrant.

Ça c’est mon éducation. Mon expérience de la liberté est différente et beaucoup plus radicale. Selon mon expérience, la liberté est la condition la plus désirée au monde… et la moins embrassée ! La liberté véritable, c’est la responsabilité : prendre en charge notre histoire, nos blessures, nos besoins et nos désirs, et ne pas demander aux autres ni de nous soigner, ni de faire notre bonheur.

Alors quand j’entends les membres de certaines communautés demander « réparation » (entendu en Martinique et lu ici au Canada), je sens comme des chaînes qui se resserrent.

A propos d’une possible réparation

Je crois qu’une réparation qui viendrait de l’extérieur n’existe pas car on ne peut pas remonter le temps. Un homme qui a été assassiné ne ressuscitera pas. La destruction des villes et l’exil des canadiens installés sur les territoires non cédés du Canada avec pour objectif de rendre aux autochtones leurs territoires d’avant la colonisation n’est pas à l’ordre du jour. Comme le rappelle Ariane Mnouchkine, il n’existe pas de paix juste. Effectivement, la vie ne se soucie pas de justice – ou alors elle nous échappe. 😉 Elle se soucie de vie !

La seule réparation possible est celle que l’on tricote soi-même en choisissant de ne pas sacrifier l’avenir au passé, le possible au morbide, en quittant sa peau de victime. En comptant tout ce qu’il nous reste, ne serait-ce qu’un battement de cil et une larme. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Oui.

Certains diront : « oui, mais vous ne connaissez pas leur histoire ». À quoi on pourra rétorquer : « et eux ne connaissent pas la mienne ». Peu de gens sont épargnés en fait… N’allons pas comparer nos cicatrices ; ce serait entrer dans la concurrence des victimes, une voie sans issue.

La liberté est un choix personnel, une ébauche et une promesse. Un rendez-vous.

A propos de l’intériorité

En ce moment au Musée des Beaux Arts du Canada se tient l’exposition « Nous sommes ici, d’ici ». L’exposition présente une sélection d’oeuvres d’artistes noirs contemporains du Canada. À travers ces oeuvres, elle révèle le regard que ces artistes portent sur leur identité : présence ou absence des noirs dans l’espace public, métissage, héritage, équilibre. À chaque artiste sa manière d’adresser cette question.

Parmi toutes les oeuvres exposées, ce sont celles de Charmaine Lurch qui m’ont touchée.

Une ronde de femmes, une cambrure, un sourire, un visage absorbé par la lecture… Charmaine Lurch dessinent des femmes noires rayonnantes, heureuses, naturelles… libres ! Une par oeuvre. Uniques. Le temps d’une visite au musée, on partage leur intimité. C’est une oasis de grâce et de simplicité. Tout est mouvement. Les dessins débordent du cadre comme celui de cette femme qui lit. L’arrondi des joues est envoûtant. Pieds nus et indifférente aux visiteurs qui défilent, c’est une allégorie de l’intériorité et de la liberté. Quelque chose se dérobe au regard.

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Pour le clin d’oeil et parce que conjointement à l’exposition « Nous sommes ici, d’ici » se tient l’exposition « D’Afrique aux Amériques : Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui », ci-dessous un dessin de Picasso sur le même thème.

Parenté entre les oeuvres de Picasso et les artefacts africains qu’il a collectionnés ou filiation entre Charmaine Lurch et Picasso ? Faut-il vraiment établir une chronologie ? Les formes et les idées circulent en aval et en amont, alentour, en nous et autour de nous, librement.

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Photos (1) et (2) Happy in Montréal : oeuvres de Charmaine Lurch photographiées lors de ma visite au MBAM – Photo (3) via Pinterest : Olga lisant, Picasso, vers 1920.

Oscillation sensible

Cinq hommes en gris au coin d’une rue. Ce pourrait être la pause café d’un groupe de créatifs, de techniciens de l’industrie du jeu vidéo florissante à Montréal… ou ce pourrait être des danseurs ?! Bingo ! A l’angle des rues Prince Arthur et Saint-Dominique, la musique sourd comme le vent se lève. Le spectacle commence. Il s’agit d’un des spectacles de danse contemporaine du programme « Jouer dehors » qui emmène la danse dans la rue, à la rencontre des badauds. Cet article est une tentative pour partager avec vous ce que j’ai vu ce soir, poser mes mots dans les pas des danseurs.

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Cinq hommes de face nous entraînent à leur suite. D’abord lent, le rythme s’accélère et les gestes se révèlent répétitifs : mimiques, postures de la vie quotidienne, croisement de bras, again… Le groupe se déplace mais la gestuelle reste la même. Enchaînement de mouvements, chacun dans son couloir visuel, chacun dans sa bulle… L’important serait-il de garder le rythme ?

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Lassitude ou échappée, les uns après les autres se laissent aller à un pas de côté, une arythmie, un embryon de solo avant de rattraper le groupe, bien vite. Les regards ne se croisent pas ; les corps ne se touchent pas… L’un d’entre eux pourtant surgit hors du groupe lançant ses bras vers le ciel, pris de convulsions sur le macadam, comme prisonnier de son jean étriqué. Propulsion du corps ou pulsion de vie, le hoquet du danseur semble vouloir ne jamais s’arrêter.

Pendant ce temps, les autres s’équipent : collants rouges et casques de football américain, on va « passer aux choses sérieuses ». Bientôt, le groupe rejoint par le retardataire enchaîne les tours de piste et les échauffements au rythme d’une sonnerie stridente. « Allez les gars, on y va / On est une équipe / Respect »… Démonstration de force et de testostérone à grand renfort de cris, ambiguïté des corps dans la promiscuité des exercices, le match s’engage. C’est un masque de licorne en latex qui sert de ballon. Serait-ce la créature que l’on poursuit ou que l’on s’arrache ?

Jeu ou lutte, élan collectif ou (op)pression du groupe, la harangue masculine révèle sa brutalité tandis que peu à peu les danseurs exténués abandonnent la bagarre… La torpeur gagne leurs gestes ; l’immobilité souple reprend ses droits. Les uns glissent au sol, les autres se relèvent. Les résistances sont vaincues et les gestes se déploient, organiques, oniriques telle une caresse.

Il ne s’agit plus ni des postures ou même des tics des hommes en gris du début, ni de la démonstration de force des joueurs de football américain, mais simplement de cinq hommes presque nus dans la lente découverte d’un geste doux, juste, habité, poétique. Quand la liberté du corps rend possible la rencontre, enfin, on aimerait que l’accalmie dure plus longtemps et qu’une troisième mi-temps parfaitement dansante emporte les danseurs dans sa jubilation. Mais pour l’heure, les danseurs reprennent leur souffle, essuient la sueur qui coule sur leur visage, leurs torses souillés par la poussière du macadam. Pendant les 40 mn du spectacle, nos yeux ne les ont pas lâchés. Et quand soudain la musique s’éteint, les applaudissements étonnés, hésitants saluent les artistes, le chorégraphe, le cadeau de ce spectacle… Parfaitement exécuté et totalement inattendu, il nous laisse hébétés au coin de la rue.

Bravo et merci !

Le spectacle présenté était la version de rue de Children of chemistry du chorégraphe Sébastien Provencher. Cet article correspond à mon interprétation de la chorégraphie. Libre à chacun de la ressentir autrement. 🙂

Photos Justine Latour (1) & Happy in Montréal (2)

En savoir + : programmation de Jouer dehors 2018/2019