Le mystère Henri Pick, pas-de-deux entre cinéma et littérature

henripick

Génial film, tiré du roman éponyme de David Foenkinos, comme un pas-de-deux entre cinéma et littérature.

Est-ce une farce légère sur le microcosme de l’édition parisienne où rien n’a changé depuis Louis XIV, ni la cour, ni les ors ? Oui, mais pas seulement.

Critique légère aussi d’une époque où le produit – un roman dans le cas du film – ne se suffit pas à lui-même et où la fable marketing crée le véritable contenu. Le texte devient prétexte, au sens propre. Une trace, une silhouette, un fantasme… un fantôme.

Deux personnages : une jeune éditrice et son amoureux d’auteur qui jouent à qui perd gagne.

Un manuscrit oublié dans une bibliothèque des manuscrits refusés au fin fond de la Bretagne attire l’attention d’une jeune éditrice et suscite la passion. Un critique littéraire enquête sur l’auteur mystérieux du dit manuscrit. Un jeune auteur broie du gris… Le rythme du film est allègre, comme le débit de Fabrice Luchini dans le rôle du critique. Dans sa quête, ce dernier perd épouse et emploi mais sa vie reprend des couleurs sous le ciel bleu de la Bretagne. Les femmes du casting se paient de mots ou de dividendes. Leur assurance à chacune cache mal leur fragilité. Une enquête sur un auteur et une quête personnelle pour chacun des personnages.

Ce film évente notre envie d’être dupé, notre goût pour le sucré, notre incapacité à reconnaître le talent et le travail quand ils ne sont pas plébiscités par la masse. Il est question aussi de l’absurdité de l’ambition et du lâcher-prise.

Jeu de l’amour et du hasard.

Le réalisateur est lettré : il fait dire à l’auteur qu’il laissera « faire le hasard ». Allusion à Marivaux ? La farce est noire, mais la musique enlève le film.

Entre légèreté et gravité, les notes de Schubert s’enroulent en une mélodie obsédante, telle une vague qui monterait encore et toujours à l’assaut du même éditeur. Il s’agit du Divertissement à la hongroise, Opus 54, l’Allegretto exactement. Schubert, compositeur de génie largement méconnu, est mort dans la précarité à 31 ans. Un destin en écho au thème du film dont la narration s’arrête comme au milieu d’une phrase. En suspension, une bulle de champagne d’un cru trop bon pour qu’on ait la gueule de bois mais assez troublant pour nous donner le tournis.

On quitte la salle un peu étourdi, enivré par la musique, charmé par les camaieux de bleus des regards et des paysages, dérouté par la débâcle finale.

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J’espère que ce film donnera aux jeunes auteurs l’énergie du geste ultime – celui de jeter une bouteille la mer – et la folie de croire que leur travail ou leur œuvre rencontrera un jour un public, leur public. Il suffit d’une rencontre, d’un face-à-face. Comme il faut être deux pour exécuter le morceau pour piano à quatre mains écrit par Schubert.

Il y a toujours un accompagnement de l’ombre, et un jour une main pour nous tirer vers la lumière.

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6 mois que je n’avais rien publié sur ce blog parce que mes mots sont allés s’accrocher à d’autres branches, se poser sur d’autres sujets… et que mon travail de designer d’intérieur a pris le dessus ! Qui sait si ce blog survivra à l’été ? 😉 D’autant plus que je quitte Montréal.

Liberté chérie…

Cet article-là a fait l’objet d’une première mouture. Je n’ai pas compté les mots, mais il y en avait trop ! Comme il y avait trop de colère dans les débats qui ont entouré l’annulation du spectacle Slav et compromis la production de Ô Kanata au début de l’été à Montréal.

Pour ceux qui liront cet article sans être au courant des deux affaires, Slav est un spectacle de Robert Lepage créé en juin à Montréal et dont les représentations ont été interrompues au prétexte qu’il s’agissait d’ « appropriation culturelle » – des chants d’esclave chantés par Betty Bonifassi, une blanche. Dans la foulée, la production de Ô Kanata, spectacle racontant l’histoire de la confrontation entre blancs et amérindiens pour lequel Robert Lepage collaborait avec Ariane Mnouchkine a également été interrompue. Il n’y avait pas d’amérindiens au casting – tout simplement parce qu’il n’y en pas parmi les comédiens de la troupe pourtant extrêmement métissée du Théâtre du Soleil – et certains autochtones ont déploré que le récit soit déployé, encore une fois, par des blancs.

Je ne vais pas retracer l’historique des débats. On retiendra simplement une manière très américaine de faire prévaloir la parole ou les revendications des communautés sur une prétention à l’universel qui permettrait à tout comédien, à tout chanteur de s’emparer d’un texte, d’une mélodie, d’une histoire.

Problème de timing quand en parallèle de la production de Ô Kanata, une enquête est en cours sur les disparitions des femmes autochtones. L’actualité est trop douloureuse et l’histoire n’appartient pas encore au passé ; elle ne saurait faire l’objet d’un spectacle.

Et pourtant…

Peut-on réserver voire confisquer une parole ? Peut-on au nom d’une communauté s’exprimer d’une seule voix ? Quand l’histoire tombe-t-elle dans le pot commun ou le « domaine public » ? Doit-on demander « réparation » ?

Ou peut-on faire un pas de côté, un pas de danse, emprunter un masque, tresser les langues, être d’ici et d’ailleurs, de partout à la fois ?

A propos du communautarisme et de la liberté

Dans les débats du mois de juillet, le « nous » communautaire a laissé peu de place au « je » d’une trajectoire particulière, qu’on pourrait aussi lire « jeu » dans le sens d’un léger espace pour se mouvoir, pour être libre.

Dans mon éducation française, la liberté, c’est un petit « je » qui prétend à l’universel et dans lequel résonne la loi morale de Kant dans Les Fondements de la métaphysique des moeurs : « agis de telle sorte que tu puisses toujours aussi vouloir que la maxime de ton action devienne une loi universelle ». Alors le désistement d’un producteur, une direction de théâtre qui interrompt des représentations, j’ai trouvé ça – en première approche – aberrant.

Ça c’est mon éducation. Mon expérience de la liberté est différente et beaucoup plus radicale. Selon mon expérience, la liberté est la condition la plus désirée au monde… et la moins embrassée ! La liberté véritable, c’est la responsabilité : prendre en charge notre histoire, nos blessures, nos besoins et nos désirs, et ne pas demander aux autres ni de nous soigner, ni de faire notre bonheur.

Alors quand j’entends les membres de certaines communautés demander « réparation » (entendu en Martinique et lu ici au Canada), je sens comme des chaînes qui se resserrent.

A propos d’une possible réparation

Je crois qu’une réparation qui viendrait de l’extérieur n’existe pas car on ne peut pas remonter le temps. Un homme qui a été assassiné ne ressuscitera pas. La destruction des villes et l’exil des canadiens installés sur les territoires non cédés du Canada avec pour objectif de rendre aux autochtones leurs territoires d’avant la colonisation n’est pas à l’ordre du jour. Comme le rappelle Ariane Mnouchkine, il n’existe pas de paix juste. Effectivement, la vie ne se soucie pas de justice – ou alors elle nous échappe. 😉 Elle se soucie de vie !

La seule réparation possible est celle que l’on tricote soi-même en choisissant de ne pas sacrifier l’avenir au passé, le possible au morbide, en quittant sa peau de victime. En comptant tout ce qu’il nous reste, ne serait-ce qu’un battement de cil et une larme. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Oui.

Certains diront : « oui, mais vous ne connaissez pas leur histoire ». À quoi on pourra rétorquer : « et eux ne connaissent pas la mienne ». Peu de gens sont épargnés en fait… N’allons pas comparer nos cicatrices ; ce serait entrer dans la concurrence des victimes, une voie sans issue.

La liberté est un choix personnel, une ébauche et une promesse. Un rendez-vous.

A propos de l’intériorité

En ce moment au Musée des Beaux Arts du Canada se tient l’exposition « Nous sommes ici, d’ici ». L’exposition présente une sélection d’oeuvres d’artistes noirs contemporains du Canada. À travers ces oeuvres, elle révèle le regard que ces artistes portent sur leur identité : présence ou absence des noirs dans l’espace public, métissage, héritage, équilibre. À chaque artiste sa manière d’adresser cette question.

Parmi toutes les oeuvres exposées, ce sont celles de Charmaine Lurch qui m’ont touchée.

Une ronde de femmes, une cambrure, un sourire, un visage absorbé par la lecture… Charmaine Lurch dessinent des femmes noires rayonnantes, heureuses, naturelles… libres ! Une par oeuvre. Uniques. Le temps d’une visite au musée, on partage leur intimité. C’est une oasis de grâce et de simplicité. Tout est mouvement. Les dessins débordent du cadre comme celui de cette femme qui lit. L’arrondi des joues est envoûtant. Pieds nus et indifférente aux visiteurs qui défilent, c’est une allégorie de l’intériorité et de la liberté. Quelque chose se dérobe au regard.

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Pour le clin d’oeil et parce que conjointement à l’exposition « Nous sommes ici, d’ici » se tient l’exposition « D’Afrique aux Amériques : Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui », ci-dessous un dessin de Picasso sur le même thème.

Parenté entre les oeuvres de Picasso et les artefacts africains qu’il a collectionnés ou filiation entre Charmaine Lurch et Picasso ? Faut-il vraiment établir une chronologie ? Les formes et les idées circulent en aval et en amont, alentour, en nous et autour de nous, librement.

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Photos (1) et (2) Happy in Montréal : oeuvres de Charmaine Lurch photographiées lors de ma visite au MBAM – Photo (3) via Pinterest : Olga lisant, Picasso, vers 1920.