Oscillation sensible

Cinq hommes en gris au coin d’une rue. Ce pourrait être la pause café d’un groupe de créatifs, de techniciens de l’industrie du jeu vidéo florissante à Montréal… ou ce pourrait être des danseurs ?! Bingo ! A l’angle des rues Prince Arthur et Saint-Dominique, la musique sourd comme le vent se lève. Le spectacle commence. Il s’agit d’un des spectacles de danse contemporaine du programme « Jouer dehors » qui emmène la danse dans la rue, à la rencontre des badauds. Cet article est une tentative pour partager avec vous ce que j’ai vu ce soir, poser mes mots dans les pas des danseurs.

*

Cinq hommes de face nous entraînent à leur suite. D’abord lent, le rythme s’accélère et les gestes se révèlent répétitifs : mimiques, postures de la vie quotidienne, croisement de bras, again… Le groupe se déplace mais la gestuelle reste la même. Enchaînement de mouvements, chacun dans son couloir visuel, chacun dans sa bulle… L’important serait-il de garder le rythme ?

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Lassitude ou échappée, les uns après les autres se laissent aller à un pas de côté, une arythmie, un embryon de solo avant de rattraper le groupe, bien vite. Les regards ne se croisent pas ; les corps ne se touchent pas… L’un d’entre eux pourtant surgit hors du groupe lançant ses bras vers le ciel, pris de convulsions sur le macadam, comme prisonnier de son jean étriqué. Propulsion du corps ou pulsion de vie, le hoquet du danseur semble vouloir ne jamais s’arrêter.

Pendant ce temps, les autres s’équipent : collants rouges et casques de football américain, on va « passer aux choses sérieuses ». Bientôt, le groupe rejoint par le retardataire enchaîne les tours de piste et les échauffements au rythme d’une sonnerie stridente. « Allez les gars, on y va / On est une équipe / Respect »… Démonstration de force et de testostérone à grand renfort de cris, ambiguïté des corps dans la promiscuité des exercices, le match s’engage. C’est un masque de licorne en latex qui sert de ballon. Serait-ce la créature que l’on poursuit ou que l’on s’arrache ?

Jeu ou lutte, élan collectif ou (op)pression du groupe, la harangue masculine révèle sa brutalité tandis que peu à peu les danseurs exténués abandonnent la bagarre… La torpeur gagne leurs gestes ; l’immobilité souple reprend ses droits. Les uns glissent au sol, les autres se relèvent. Les résistances sont vaincues et les gestes se déploient, organiques, oniriques telle une caresse.

Il ne s’agit plus ni des postures ou même des tics des hommes en gris du début, ni de la démonstration de force des joueurs de football américain, mais simplement de cinq hommes presque nus dans la lente découverte d’un geste doux, juste, habité, poétique. Quand la liberté du corps rend possible la rencontre, enfin, on aimerait que l’accalmie dure plus longtemps et qu’une troisième mi-temps parfaitement dansante emporte les danseurs dans sa jubilation. Mais pour l’heure, les danseurs reprennent leur souffle, essuient la sueur qui coule sur leur visage, leurs torses souillés par la poussière du macadam. Pendant les 40 mn du spectacle, nos yeux ne les ont pas lâchés. Et quand soudain la musique s’éteint, les applaudissements étonnés, hésitants saluent les artistes, le chorégraphe, le cadeau de ce spectacle… Parfaitement exécuté et totalement inattendu, il nous laisse hébétés au coin de la rue.

Bravo et merci !

Le spectacle présenté était la version de rue de Children of chemistry du chorégraphe Sébastien Provencher. Cet article correspond à mon interprétation de la chorégraphie. Libre à chacun de la ressentir autrement. 🙂

Photos Justine Latour (1) & Happy in Montréal (2)

En savoir + : programmation de Jouer dehors 2018/2019

 

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